Mardi 28 octobre 2008
L’été s’annonçait en creux, pleins de nuages sur l’horizon de ces beaux jours de liberté. Une liberté inquiétante pour mes parents. Ma mère déclara à mon frère (qui s’empressa de me le rapporter) « inutile de me payer des études ». Je ne pensais, paraît-il, qu’a courir les garçons. Avait-elle vraiment prononcé le mot « salope »? Je l’ai cru, en tout cas, en regard du poison qui coulait de sa bouche dés qu’il s’agissait de féminité. Je n’avais pas encore couché et passais pour prude au regard des garçons dans les boums. Mais bon, il ne faut pas réveiller un somnambule trop brusquement. Je décidais donc d’en être une de salope. Bien qu’ayant peu de références dans ce domaine je comprenais qu’il me fallait abandonner toute ambition de réussite sociale. Si j’avais rêvé une vie de poète, j’allais maintenant réaliser les visions de ma mère. Mon besoin d'affection, de naturel devint pervers. Je fis donc la chose que toute salope en première année d’étude doit faire. Je couchais, dans cette fameuse maison des jeunes qu'aucune clef ne fermait la nuit. Et tant qu’a faire avec ce garçon qu’elle détestait, notre chevalier servant à Mimi et moi, sorti pour l’occasion de son rôle de grand frère. Une moquette rapeuse, première nudité dans le regard de l’autre, lumière caressante et voilée d’un lointain lampadaire. La chance de se connaître, pas de sentiments embarrassants, de la délicatesse, de l’attention. Lui plus inquiet que moi. La seule fois. Nous sommes ensuite redevenus amis. Je n’étais plus pucelle, ne me sentais pas pour autant salope. Encore des choses à apprendre, petite garce en herbe…
Pour m’éloigner de toutes ces terribles tentations qui semblaient vouloir me perdre, mon père m’amena avec lui en tournée. Cette semaine là il allait voir des clients sur les pyrénées orientales, les côtes du Roussillon. Nous avons déambulé sur les ports colorés, ou la pêche, encore active, ramenait à quai des tonnes de filets, rouges, ocres, mauves, prunes, camaïeux de feu côtoyant les peintures marines lumineuses. La mer, le bleu du ciel, le soleil. Une légère nausée. Nous dormions à l’hôtel, chacun dans nos chambres. Un soir à Perpignan, ou nous avions traîné jusqu’au soir tombé, je ressortis de ma chambre. Attirée par la mouvance de l’été, la perception neuve d’une vrai grande ville la nuit. Sentir de mes propres sens. Je le fais toujours maintenant, il faut que j’aille seule apprendre un lieu. A mon retour mon père, inquiet m’attendait, je le rassurais. Sur mon lit, mon journal ouvert à la dernière page, écrite le soir même. « je suis comme un pétale de coquelicot, fragile, sensible au moindre contact …tout me fait maintenant violence dans cette maison» Il ne pouvait, découvrant que je n’étais pas là, que l’avoir vu. Confusément je devinais sa propre prison, il ne pouvait, lui, s’en échapper. Sa sensibilité prenait elle aussi de grands coups de bambou. Mais en homme de bonne volonté, de devoir, il ne s’autorisait aucune parole, voire pensée susceptible de faire gîter ce grand vaisseau qu’était notre maison et ses habitants. S’il n’était pas capitaine, il était le machiniste dont tout dépendait, dans l’ombre. Il avait réussi, par ce travail, à prendre momentanément un vent plus doux. Mais il savait ou était son port. Bien loin de ceux là, joyeux qu’il me faisait découvrir et que nous photographions, comme on s’avale un poche de friandise. Nous n’avons pas parlé. Juste partagé mais c’était déjà bien.      









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Dimanche 26 octobre 2008
 4 avril 74. Comme tous les matins je quitte la maison endormie. Dans le noir et la fraîcheur je vais rejoindre le bus du lycée. Depuis chez nous, une bonne centaines de mètres de chemin. Noir total certains matins couverts. Deviner les pierres, la pente, l’herbe des talus, la présence des maisons, masses invisibles. Puis arriver dans le creux de  la petite route de chaque côté de laquelle les villas dorment encore, ou gardent leurs volets clos, leur chaleur. Là il fait toujours noir. Passé le champ qui fait angle, des bordures de ciment limitent la route mais je marche au milieu pour m’assurer une marge de faux pas dans cette noirceur trompeuse. Et les jours ou j’y vois, je marche quand même au milieu, jouissance simple de se sentir maître d’un chemin ! Ce matin là je ne sais plus. Deux cent mètres plus loin la D 933. Je tourne à droite. A peine plus loin, un petit croisement et le premier lampadaire. L’entrée de la ville, des trottoirs larges. Je vois un camion ( entreprise Espert : silos de grains et produits chimiques agricoles à quelques centaines de mètres plus bas-) s’avancer doucement et tourner à sa droite sur le petit départ de route, se garer sur le bas côté herbeux. Le moteur s’arrête, un homme en descend, je ne le vois que lorsqu’il arrive à l’arrière de son camion, en face de moi sur la départementale. La route nous sépare, au moment ou je le vois s’engager sur l’asphalte pour traverser, venir vers moi, je vois des phares, j’entend un moteur à ma droite, à sa gauche, son côté. Ne voit-il pas ? enfin ! Je vais crier ? Je ne sais plus. Pas le temps, hurlement de freins, choc. Il s’envole pantin désarticulé en bleu de travail, à plusieurs mètres de haut pour retomber devant la voiture immobilisée. Sa tête fait un étrange bruit de calebasse, de noix de coco, dans le silence brusquement installé. Plus rien ne bouge. Un râle sort de ma gorge, je suis paralysée, je regarde avec des yeux qui ne m’appartiennent pas. Encore la résonance de cette tête sur la route. Au volant, une main posée, immobile, une forme figée, un profil de cire. Quelques secondes, une minute ? Une éternité. Puis un mouvement, la portière s’ouvre, tout au ralenti, un homme en costume se déplie, il me voit, si blanc. Mon râle s’arrête, m’étouffe. « Il faut appeler des secours ». Sa voix me réveille. Agir. « J’y vais ». Je quitte le halo de lumière qui éclaire la  scène comme un projecteur. Je cours des enjambées sans fin, je vois de la lumière dans une maison en retrait de l’autre côté de la route. « au secours au secours il faut appeler l’ambulance, un accident, un homme, c’est grave, au secours » Je hurle dans la nuit. Putain mais c’est pas possible. Derrière, au dessus du restaurant des Routiers, à quelques mètres, une fenêtre  s’ouvre. Un homme en marcel, « au secours, un accident, un homme, grave, peut-être mort » Il referme la fenêtre sans me dire si il va téléphoner. J’entends quelqu’un au loin crier, « je m’en occupe » Je ne sais pas qui. Enfin une réponse. Curieusement je me dis alors que j’ai encore le temps de prendre mon bus. Je cours, encore plus d’un kilomètre. Arrive folle. Le bus est là. Tout est comme d’habitude. Je dis à Mimi, effarée. « Je viens de voir un homme sans doute mort ». On monte. La journée passe. Curieux comme tout semblait normal autour. Un truc s’était collé à mon esprit. Il n’y était pas en quittant ma maison. Un violent tatouage inscrit comme au tampon, d’un coup, dans l’os de mon cerveau. Le soir, sous les arcades à la descente du bus, ma mère exceptionnellement m’attendait. Notre magasin à deux pas, mais elle était là. Elle m’a prise dans ses bras et je pleurais enfin, réalisant, comprenant qu’il était mort. « les gendarmes veulent te parler » Ils sont dans l’arrière boutique. On me ménage. Entre deux hoquets je répondais à leurs questions. Puis, enfin calme, j’en posais à mon tour. Qui ? Mr J, le père de Chantal avec qui j’étais en pension petite. Pourquoi ? Il s’arrêtait tous les matins, après avoir chargé son camion, pour boire le café avec sa femme avant de prendre la route. Et pourquoi il n’a ni vu, ni entendu ? pas de réponse. Je pensais qu’il fallait que je reprenne dés le lendemain ma route à pied. Sinon ce serait fini. Le premier matin à la sortie du chemin, dans le fossé, je vois un cadavre enveloppé dans un drap, je m’oblige, glacée, à regarder, je sais que ce n’est pas possible pourtant je le vois. Le surlendemain, devant une des villas plus haut je vois une femme en noir à genoux. Le dos, la courbure, la tête penchée. Je sais que ce n’est pas possible mais je la vois, j’accélère. Le troisième matin, devant le fameux Routier, un camion Berlier démarre sur le trottoir il avance au ralenti, venant vers moi  se transforme en monstre, son regard fixé sur moi, son nez agressif, volonté de m’écraser. Je sais que …mais…Le cadavre étais une arrivée d’eau enveloppée dans un morceaux de plastic, ficelée. Cinquante centimètre à la verticale s’étaient transformés en longueur et forme d’un corps couché. La femme en prière était un arbuste de deux mètres. Le monstre ..je savais. J’ai enfin demandé que l’on me porte jusqu’au bus quelques matins. Hallucinations post-traumatiques. je ne connaissais pas ces mots, mais je comprenais grosso modo le processus. Depuis des mois j’écrivais mes interrogations sur la mort, je dissertais dessus. Quelques allégories. J’y pensais, une éventuelle porte de sortie. Mais non, la mort c’était ce truc violent qui tranche, coupe, écrase, rompt la relation avec les vivants, ceux que l’on aime. Plus d’image à inventer. Je pensais à la famille, percevais cet évident lien entre moi et leur souffrance. J’avais vu leur mari et père perdre la vie. L’instant. Que verraient-ils dans mes yeux si je les croisais. Quel grotesque arrêt sur image ? Je ne suis pas allée à l’enterrement. Puis tout passe, tout se digère, même si on ne sais pas ce qu’on en fait. Je vivais différemment ? Je ne crois pas. Juste ce tatouage dans un coin du crâne. 
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Jeudi 23 octobre 2008
Il y avait chez chacun de mes frères une originalité. Le besoin de se démarquer, de proposer des critères neufs, étonnants, contrariants ou sophistiqués pour exister. Ces personnalités ont-elles eu peur de se perdre à mesure que la cellule familiale s’élargissait ? Chacun a t-il eu l’inquiétude de disparaître au profit de l’entité familiale ? Le risque était-il réel ? Mado disait un jour "c’est curieux comme vous semblez tous vous trimbaler un truc d’abandon" . L’individu « abandonné » dans le ventre de la famille ? au fond d’un chaudron commun ? « On vous a tous élevés pareil » disait ma mère. Pensant là exprimer une louable justice. Inconcevable, irréaliste, irréalisable, donc fausse. Mais bien vraie était son approche, sa vision, la projection de cette vision sur la famille. Nous voyait-elle comme un seul et même corps auquel elle avait donné vie ? Elle tombait des nues quand adolescent nous étions soudain des êtres particuliers. J’ai grandi portée par la fratrie, un peu en marge du quotidien de la maison. Un jour ils ont découvert, que j’avais un caractère, des modes de réactions personnels. Ils n’en semblaient pas heureux.  Ils n’en riaient pas ! Mes frères ont-ils, eux aussi, eu à émerger, ont-ils du s’affirmer plus qu’ailleurs pour exister en dehors de cette symbiotique cellule. Est-ce que ça explique le goût de se définir par tous les moyens dans une originalité, au risque, pour les plus fragiles, d’une psychogène affirmation ?
J’ai traversé cette année scolaire 74- 75, comme on traverse une rivière, à l’angle d’un courant, sur un radeau tiré par les visions que j’avais du futur, silhouettes fragiles mais solidaires de mon présent. L’angoisse du « que vas tu faire de ta vie ?» s’estompait. Je découvrais ce que je pouvais créer. Je me devinais un futur. Du brouillard naissait des concrétions. Je ramassais ces pierres brutes, les mettait au fond de mes poches. Pour plus tard. L’été est arrivé, plein de ce monde que j’avais découvert loin des miens. Mes amies, les garçons, les rêves, le choix d’aimer ou de ne pas aimer, de vaquer sans limites dans la réflexions comme on se promène dans un jardin mouvant et insaisissable. Mais comme il était beau ce kaléidoscope. Découvrir les êtres. Le plaisir de rire, de sourire, de se trouver jolie, gentille, douce. Ou forte et pertinente. Impertinente si le goût m’en venait Parfois disparaître dans un coin pour mieux observer. Parfois désirer et obliger les regards. Parfois ne plus savoir. Se balancer ainsi sur des jours bancales mais délicieux. Rentrer le soir et remettre son cœur dans la camisole. Redevenir dure, sans concession, intolérante, fermée, armée, enfermée. En attendant que le magasin ferme, heure de monter chez nous, à la campagne, j’allais en hiver dans l’église (vide à ces heures) jouer de l’harmonium. Seulement éclairé des lampadaires extérieurs, traversant d’épais vitraux en verre coulé dans le béton. Ces vitraux avaient d’ailleurs été crées, peu avant, dans le garage de notre maison en construction, mis à disposition par mon père à cet ami artiste Louis F., , pour faire ce majestueux et titanesque travail. Tous les vitraux gothiques furent remplacés. Je ne sais quel prêtre eu cette modernité de vue. Mon père fit un chemin de croix, lui aussi téméraire en photos noir et blanc. L’harmonium,  un engin de bois et de tissus, de souffle et de grincement, de boutons de faïence en rang d’oignon, et de pédales qui me faisaient danser des hanches sur le siège de velours. Je l’aimais. J’aimais cette transgression,  cette petite communion nocturne entre un monument sacrée et de sacrés sentiments. Personne n’est jamais venu me virer. Je m’évaporais dans ces longues et détonnantes écharpes de son, je m’envolais jusqu’aux ogives ou mille prières nichaient. Je courtisais les maçons qui avaient scellés d’un ultime geste un vœu de grandeur. Au bord d’un coma qui me happait hors de la réalité. Je me sentais…supérieure, intouchable quand je sortais de là… Par la petite porte. 








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Mercredi 22 octobre 2008
Un jour, je suis allée voir mon frère aîné et Danièle sa compagne, dans leur communauté prés de Bordeaux. Une immense demeure ancienne, entourée d’herbe folle et d’un vieux verger aux cheveux blancs. Un long, large et sombre couloir couvert de dalles grises, de chaque côté, des portes de chambres indépendantes. Chacun avait son espace. Combien étaient-ils, Cinq, six ? Dix ? Dans la cuisine, très colorée, la vaisselle accumulée attendait en dansant, équilibres instables, que les engueulades fasse couler de l’eau plutôt que des principes. Une oie en liberté dont il fallait se méfier, à ce jeu là, on pouvait revenir à la case départ. Mon frère à poil qui grimpait à un arbre. Ca ne me choquait pas, bien que gênée et surprise de l’exhibitionnisme que je découvrais chez lui (tout le monde était assis à la table extérieure à le regarder).Ils étaient devenus adultes ces gens là. Ils faisaient ce qu’ils voulaient et ça ; ma foi, me semblait plutôt intéressant. Percevoir, à travers eux, qu’un jour pas très éloigné ce serait mon tour. Mais j’observais de mes yeux de sentinelle, de toutes mes poreuses pores comment fonctionnait ce petit monde. Je commençais à comprendre les discours, ne réfléchissais pas sur les idées. Elles existaient, semblaient vitales, différaient de celles de nos parents, s'opposaient entres elles. Définissaient la valeur qu'on attribuait aux personnes...Ceux qui pensaient, ceux qui ne pensaient pas, ceux qui pensaient bien, ceux qui pensaient mal. Les idéologues n'ont pas de problèmes de débouché! Mais sur leurs applications je trouvais de la matière à cogiter, là je réfléchissais. Et il y avait toutes ces petites choses que je captais, ces petits mensonges que chacun se faisait pour coller à une image, à un modèle, à une parole. La gentillesse ne dominait pas dans ces rapports. A la maison Patrick continuait à alimenter les conflits, particulièrement aux moments des repas. Il s’était lui attribué une personnalité. Scorpion on le disait, scorpion il serait. Il lui fallait absolument résoudre son problème de personnalité. Il l’a résolu en adoptant. Déterminé dans sa démarche à bien ressembler en tout point à ce que disait quelque négatif astrologue des scorpions.  Il devint, en plus de sa spécialité de semeur de zizanie, obsédé sexuel, (du foin!) (il théâtralisait ses regards vers les filles, pilait en voiture s’il en voyait une sur le trottoir, mais seulement en notre compagnie!), pour finir par se colleter à une femme fatale, qui le menait par le bout…Elle et sa mère le prenant à son propre jeu de manipulateur pour entrer dans la famille, y piquer du fric et disparaître. Il devait absolument détruire - n’ayant rien d’autre sous la main que nous- ce qu’il devrait un jour reconstruire. Mais la phase deux ne l’intéressait pas ! Est-ce que j’étais la seule à ne pas le croire malade mais seulement pommé, troublé, juste plus compliqué que d’autres ? Mon père le mettait à la porte, ma mère rouvrait aussi sec. Son autorité paternelle encore mise en cause il lui devint définitivement inutile de prendre position. « Dans cette maison pas de droit, que des devoirs » dirait-il plus tard. J’ai vu Patrick, glisser de lui à cet autre qu'il avait créé. Le jeu dont il définissait les règles et les décors est devenu son maître, insidieusement il perdait la partie. Il lui était impossible de faire marche arrière, de dire « Ah Ah je déconnais ». Ma mère s’est engouffrée dans la faille, comme pour Frédéric, dans sa fragilité. Des fragilités dont elle alimentait ses propres manques. En écho de l'abandon de la sienne, vouloir être une super-mère. Le fusionnel, la dépendance, un vide qu’aucun amour « normal » n’aurait pu combler. Bernard, pragmatique de la fratrie, avait vite trouvé une dulcinée pour quitter un nid pas assez douillet. Vite en construire un autre avec sa Mado, mais un solide et sécurisant, et tout et tout…en bêton armé, armé jusqu'aux dents. Il se sont mariés cette année là, en dépit des sarcasmes des frères. Et ils sont montés à la capitale pour travailler. Philippe faisait les jolis cœurs, avec sa gueule de Julien Clerc. Sa guitare à Dadi, ses petites chansons de charme. Il avait remplacé mon père au magasin (représentant pour Agfa). Sous prétexte de responsabilités sur le commerce il se sentait des devoirs familiaux, prenait plus que nécessaire position au côté de ma mère. Je le sentais toujours à la limite du mépris. Son sourire était moqueur, s’il parlait, c’était pour avoir raison. Raison d’exister sans doute ! Chacun son complexe dans cette boutique!! Pas de dialogue mais des joutes, je ne faisais pas le poids face à sa mauvaise foi, Il m’agaçait, ne prenait pas mon propos au sérieux. Toutes les filles tombaient en grappe à sa vue, et c’est à moi qu’elles le disaient. Merde les filles faut arrêter là . Un bellâtre, quoi et alors ? Dominique dans un style différent, grand mystérieux, faisait très fort lui aussi, côté filles. Tant que je m’identifiais à eux, je m’appropriais un peu de ce succès. Mais j’avais passé le cap. Changé mes références, en tout cas je les voyais sérieusement se décolorer. Ces deux, avec leur bande, sur laquelle je me greffais parfois, en terrasse de café ou ailleurs, je les pistais aussi. La défonce, les rigolades, les engueulades, les idées élastiques suivant les états d’âmes. Ils n’avaient pas peur de dire tout et son contraire,  ils aimaient faire la fête. Les filles, à peine plus agées que moi, semblaient totalement libres de leurs affections, de leurs épanchements amoureux. Ils ne parlaient pas d’utopie, rêvassaient, langueur des discutions, les potes, affirmer sa différence. Je crois que Dom préférait les relations plus concrètes. Il faisait avec les gens, ne se contentait pas d’être là. Je flottais encore à leurs côtés, ces deux, mais pour prendre la mesure du décollage que je prévoyais. Certains de leurs amis ont fait plus tard parti de mon cercle. Non, c’est moi qui suis entrée dans le leur. Ma pensée se construisait autour des contradictions que je relevais chez mes aînés et leurs relations. D’exemplaires ils étaient devenus de simples exemples. De bons sujets d'étude...
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Mardi 21 octobre 2008
Nous avions fait un petit film avec un animateur de la MJC (maison des jeunes et de la culture pour ceux qui auraient rater le coche de ces lieux innovants et vivants, posés comme des cocottes en papier au milieu des quartiers et des petites villes.). Apprendre les plans, les champs, contre-champs et surtout jouer, faire les acteurs. Un Roméo (Adolphe) et Juliette (moi). Ma place d’héroïne soufflée par un gros bouton sur le bout de mon nez juste les deux-trois jours du tournage. Des scènes toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Les amoureux  courraient l’un vers l’autre. Une prise, lui entre à gauche du champ, j’entre à droite, plusieurs fois, gauche lui, droite, moi  jusqu'à se retrouver enfin ensemble sur l’image, se croiser sans se voir….Une cascade en trottinette de mon frère Dom (avec ses beaux cheveux très longs). Découvrant les amants, il part dans une course effrénée, chute d’un talus. Scène d’embrassade sur une balançoire. Là, sous les yeux de tous, et de la camera, entre pudeur et cabotinage. Et tout ça autour de la maison de mes parents. Provocation de ma part, calculée ou pas. Je ne sais plus. Ma mère, réalisant ce qui se passait, jouait assez bien son rôle de mère contrariée, froide, impolie. Je sentais son regard derrière les rideaux. La seule fois ou elle a vu Adolphe. Elle ne pouvait intervenir, un adulte était avec nous…Et Dom. Nous n’avons jamais vu ce film. L’animateur n’était pas du patelin, il me semble, et montage commencé, il a disparu avec les images. C’était aussi ça les MJC. Cool. L’année de ma seconde j’avais trouvé le moyen de filer ou je voulais, je mentais impunément.  Me retrouvais à de rares boums,  à danser des slows sur Angie des Rolling Stones, l’après-midi. Pour les soirées en week-end je demandais à aller chez Christine. Famille d’agriculteurs. Sa mère,  dans le dialogue, laissait sa fille et son fils sortir. Dormir chez eux était un plaisir. Elle bataillait ses valeurs sans jamais empêcher une opposition de s’exprimer. De là, on allait donc au bal. Il y avait dans cette maison, un père déjà vieux, petit, plein de sourires entendus qu'aucuns mot ne venait justifier et une sœur à lui, adorable de simplicité:Suzie. Celle-ci avait une déficience intellectuelle mais la mère de Christine s’était évertuée à lui donner un rôle dans la ferme et des autonomies. Initiatives étonnantes pour l’époque et dans ce milieu que seule l’humanité d’Andrée expliquait. Suzie semblait épanouie. Elle aimait écouter nos discussions d’adolescents. Une tête de petite fille sur un corps tout en rondeurs gourmandes. Il y avait aussi la belle mère, épaisse du visage, dans son corps, épaisse dans son caractère. Femme perfide, qui n’aspirait qu’a faire du mal là ou les autres construisaient la paix. Une paix réfléchie, mise au défi du quotidien. Il fallait là plus que de l’humanité pour accepter cette farouche et permanente présence,  ce systématique commentaire pervers, cette immobile méchanceté. Cette surveillance de chaque instant. On se demandait même si elle dormait! Tous attendaient ouvertement sa mort. Je crois qu’Andrée et René arrivèrent à l’ignorer. Et elle est morte. Même si les plus mauvais restent…ils finissent  par partir, un dernier mot tordu à la bouche.. Et cette maison est devenue ce qu’elle devait être. Je  reviendrai dans ce havre. Encore un peu de jeunesse à vivre.
Mentir à ma mère me donnait des libertés, liberté amères. Je  voyais une lâcheté de plus dans  son aveuglement. C’était si facile. Elle se mentait.  En acceptant mes mensonges,  elle perdait encore de la dignité à mes yeux. J’en ai développé une aversion pour le mensonge. Il m’a fallu
expériences et remises en cause pour comprendre, accepter que certains se protègent de cette manière. Il restera longtemps, pour moi,  l’acte le plus blessant.
Par Saïseki - Publié dans : lecture
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