Jeudi 16 octobre 2008
Je suis partie le 8 juillet de cet été là. 15 ans. Mimi, complice jusqu’au bout, seule à savoir ce que je préparais. Partie le jour de l’arrivée, la naissance de son petit frère. Sa mère avait trouvé un homme. Bourru, amical, bon vivant. Leur bonheur se buvait comme le blanc frais qu’ils nous faisaient parfois gôuter à l’apèro. Il semblait convenir à Mimi. Son père biologique, un boucher, ne s’était tout simplement pas présenté à son propre mariage, disparu ! Elle, petit fœtus en couronne blanche, recroquevillée avant d’avoir pu se déployer, à vouloir illico repartir d’ou elle venait. Qui a bu ce jour là le champagne ? On ne le saura jamais. Pourtant la gueule de bois était bien pour elles. Mimi a toujours gardé sa couronne de jasmin fanée autour de la tête. Elle est née avec. Tentative de suicide à onze ans dont elle me dit trois mots -que je comprends à peine- cet été là.

16 oct 08 Elle a épousé un Tchadien, vivait là-bas. Ils ont eu un fils, beau métis, qui adolescent a voulu vivre chez Monette et Jean, pour faire des études. Elle, je l’ai revue, de loin en loin, peu. Un jour, j’ai écrit une longue lettre, chaleureuse. Elle n’a pas répondu. Quelques mois après, en visite chez mes parents je croise Monette au super marché. Toujours heureuse de la revoir je laisse mon plaisir s’exprimer. « Tu n’es pas au courant ? » me dit-elle devant ma mine trop réjouie. Sa voix se casse « Mimi est morte, elle s’est suicidée » Je regarde le rayon des brioches au dessus de son épaule. Je la laisse vaciller. C’était encore récent (un mois, deux?). Mais elle trouve un peu de courage pour me  dire trois mots et moi, lui expliquer que mes parents ne m’ont rien dit. Une fois seule, loin du chagrin de Monette je réalisais. Puis en colère après mes parents.  Comme je leur en ai voulu ! comment c’était possible qu’ils sachent ça et ne m’en avertissent pas. J’ai passé toute mon enfance et ma jeunesse avec elle, chez elle! Deux ans plus tard, sereine, Monette me lira la lettre que sa fille unique lui a envoyé le jour du passage à l’acte.  Je l’en remercie. Leur petit fils est resté auprès d’eux..

MIMI    Je viens me pencher sur toi
            ton sein effacé, j’écoute
            bruissent les robes sèches,
            ta peau blanche, Afrique noire.

            Loin des tiens, grande fille,
            dans un pays chaud, sans eau,
            toi qui dans notre ville
            vivais au bord du ruisseau.

            Je viens marcher sur ton corps
            c’est la route des vents,
l           le sable des défaites,
            c’est un pli de poussière.

            Je te ramasse dans mes bras
            comme on ramassait la Garonne,
            à grands regards, pour se ravir,
            Je te cueille, te recueille.

            A des milliers de kilomètres,
            alors que tout nous séparait,
            même l’oubli, même lui,
            tu as foutu ta vie en l’air

            Je te ramasse dans mes bras,
            comme on ramassait les beaux jours
            sur les bords de la Garonne
            ton sourire de Madone.

            Je viens me pencher sur toi,     
            je viens essayer tout ces mots, 
            cachés sous tes robes sèches,  
            dispersés par le sirocco.

            Je viens me pencher sur toi
            ton sein effacé me déroute
            bruissent tes robes sèches
            Ton coeur noir chauffé à blanc



J’arrive sur la côte en stop. Biscarosse plage. Ma gueule d’Anne Franck. Un courage insensé. Toute ma jeunesse alimentée des lectures de Tom Sayer, Sans famille, L’île au trésor, et autre Club des cinq ou sept. Plus l’imaginaire ambiant de la fratrie. Je ne rêvais que de me mettre en situation. Je n’avais peur de rien, besoin de personne, assurée de ma capacité d’autonomie. Je décidais de dormir dans la pinède, le plus loin possible des allées et venues des estivants. Je trouvais un coin tranquille sous les premiers pins. A l’orée d’une lande. J’y faisais une cabane. J’avais une déjà grande expérience en construction sylvestre ! C’était pourtant mon premier chez moi. Juste de quoi m’étendre. J’y creusait dans un coin un trou conséquent pour y enfouir mon sac, ne pas me le trimbaler partout. Le tout recouvert de sable, d’aiguilles, ni vu, ni connu. Fière du résultat, gonflée de cette incroyable liberté que je m’offrais, je repartais vers la plage. Le soleil se couchait. Je  m’éloignais des derniers promeneurs pour m’assoir face à l’océan. Le départ, l’angoisse, la responsabilité de mon acte, la journée en stop, tout défile. J’imagine enfin ce qui a pu se passer à la maison depuis quelques heures, Non, je ne me sens pas légère. Je n’ai jamais été inconsciente du mal que je pouvais faire. Je ne me sentais pourtant pas coupable de celui que je faisais là. J’avais même pris la précaution, oh combien indigeste sans doute, d’écrire que je ne partais pas à cause d’eux. Je voyais bien à cet instant  l’aberration de ce mot  Le soleil à l’horizon entrait droit dans mes yeux, direct dans mon cœur, dorait mes ombres. Découvrir la vie ? Lyrisme adolescent. Tricher. Détourner mon regard de ce foutoir. Nous étions, avec ma mère, dans une impasse. Je n’avais que la porte que j’osais ouvrir en imaginant un autre monde derrière le mur. Mes frères étaient passés en force à travers ces murs, sauf peut-être Dom. Moi je n’avais pas la cette force là. Je fuyais. Je m’effaçais. Je tentais de disparaître. Et je disparu un court instant. Grignotée par les vagues, le sable, les crabes, le vent iodé, j’avais enfin la peau du monde à portée. Un monde vide, pour moi. Personne pour  parasiter, embarrasser, encombrer, remplir, polluer, vicier, compresser cet espace ou je pouvais enfin m’abandonner.



 
Par Saïseki - Publié dans : lecture
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