Juillet 74- Nuit de gitane, lovée dans le sac de couchage, au creux d’un nid de sable quelques branches pour ciel ou se faufilaient les étoiles. Le lendemain,
sauvageonne, rieuse, parfumée d’humus et de bruyère, je remontais dans la rue principale, celle qui se perd à la plage après un bond sur la dune. Je ne me souviens pas de l’argent que j’avais.
Sans doute peu. En passant devant une terrasse de café, j’y remarque un groupe de jeunes, casques de moto sur la table. Filles, garçons. Des tronches de chevelus, pas d’adultes avec eux. Je les
recroise plus tard sur la plage. Regards. Des gueules d’anges. dépenaillés, pas dans le rang. Je ne sais plus comment on a fini par s’aborder. combien de jours après mon arrivée. Sûrement pas de
mon initiative. Ils m’avaient sans doute repérés eux aussi, déambulant dans mon aura de fausse insouciance. Ma solitude. Ils étaient installés au camping municipal. Une grande tente et des
petites en cercle. Tous majeurs ou pas loin. Parisiens banlieusards. Ils m’ont prise sous leur protection. La petite en fugue ne devait pas traîner seule plus longtemps. Les filles ont joué les
grandes sœurs. Particulièrement une brune menue, douce et enjouée. Elle m’a appris à voler. Première cible, un maillot de bain que j’ai triomphalement sorti de mon sac. Lui montrer que
j’apprenais vite, que je pouvais faire parti de la bande. J’avais le feeling, ok ! C’était bon une grande sœur ! Un grand, dégingandé me plaisait aussi beaucoup. Il ne disait rien, un
taiseux, souriait quand je croisais son regard. Depuis les grands maigres m’émeuvent. Aucun geste, aucun contact, sinon dans les jeux de plage, les bagarres affectueuses, des
soubresauts d’enfance exprimés sans complexe. De grands gamins heureux. Les garçons se promenaient avec une hache glissée à la ceinture. Aucune agressivité pourtant dans leur attitude. Une hache
d’indiens ? symbole affiché de leur besoin de bâtir d’autres cadres de vie ? un look de loulou rêvant de fonder une tribu loin de leurs espaces bétonnés ? Je n’analysais de toute façon absolument
rien. Je vivais les yeux fermés, l’intelligence en apnée, dans du coton, sans passé. Heureuse de cette famille étrange, accueillante, fraternelle ou aucune charge émotionnelle ne venait réactiver
mes nerfs limés. Les jours se sont poussés les uns contre les autres, soyeux. Je pensais à peine à l’autre monde, j’évitais. Je ne voulais pas savoir comment tout ça s’arrêterait. Un soir, tout
le monde a bu. Moi aussi. L’état dans lequel je me trouvais dés lors ne faisait que faire mousser en couleur la bulle d’oubli dans laquelle je flottais. Je ne voyais plus rien. Je me souviens de
l’écorce d’un pin contre lequel, assise, je dérivais. Dans mon dos, sa présence. Danse des ombres autour des lampes à gaz, des rires, des silences, ou sont-ils tous ? Tout d’un coup je devine
plus que je ne vois un remue ménage. Des cris passent entre les arbres comme des dames blanches, emplumés. Il me prend dans ses bras, mon grand maigre, Ho. Mais me jette au fond d’une petite
tente, me couvre de blousons de cuir « ne bouge pas ». Un ventre de peau, lourd, odeur de bison. Des voix étouffées, inconnues. Mais très clairement j’entends une femme plus fort « Il y a une
petite avec eux » Et je sens un bras m’extirper de sous les bisons. Gendarmerie : les garçons avaient coupés les cordes des tentes alentour ! Il fallait bien que ces haches pacifiques servent une
fois, ne pas rentrer à Paris sans un scalp ! Je me laisse porter, pousser, bousculer jusqu'à la gendarmerie ou nous nous retrouvons tous. Je demande à aller aux toilettes. J’ai du mal à même me
déshabiller une fois seule et je n’arrive pas à rouvrir le loquet. Les flics croient un fait exprès « que néni m’sieur l’agent » J’ai plutôt envie de sortir, j’ai même un moment de panique. Je
rejoins enfin la bande et ses gardes qui attendaient mon bon vouloir dans la cour. On entre dans un vieux bâtiment. Face à la porte d’entrée dans le corridor un panneau couvert de photos.
Avis de recherches. Je m’y colle direct devant, sans penser un instant aux gens qui m’observent alentour. Encore imprégnée d’alcool, je cherche la mienne. Mon attitude repéré, on me met à l’écart
des autres. J’ai droit à un interrogatoire pas en règle du tout. Deux balourds vicelards écoulent la majeure partie de leurs questions autour de mon cul. « Ils t’ont touchée quand même » «
pas même mis le doigt dans la chatte ?» « quand même y en a bien un qui te plaisait ? » « ou plusieurs ? ». Bref sous prétexte de s’assurer qu’il n’y avait pas de risque de grossesse, qu’ils
disent, ils se font un petit film libidineux. Retour à la réalité, le monde des adultes. Je ne revois pas les potes, relâchés je présume. On me couche sur le seul lit d’une immense pièce vide,
ancien dortoir ou salle de bal ? Les plafonds sont retenus par de fins piliers de fonte. J’en vois à peine le fond. Un flic reste assis à côté de moi toute la nuit, lumière allumée. Il me
réveille quand je m’endors. Le matin, un autre vient me chercher. Grand, large bouche, bonne tête. Brigade des mineurs. Il me propose d’aller déjeuner dans un café pour discuter tranquillement.
Il me met en confiance. Une fois devant un bol et de quoi manger, il m’annonce que mon père est en route pour venir me chercher. J’accuse le coup. Il m’explique qu’il a demandé à travailler dans
la brigade des mineurs parce qu’il a « perdu » un fils. Intox ou vérité ? Je ne creuse pas. A sa demande j’essaye de mettre des mots sur ma petite histoire. Mais finalement je m’y perd. Je suis
fatiguée. Je le laisse parler. Il est chaleureux, ça me fait du bien. En suivant, on va chercher mes affaires au camping. A l’entrée il me dit « je te fais confiance, tu vas seule dire au revoir
à tes amis , j’attends ici ». C’est un champ de bataille que je trouve. Les tentes désossées, leurs flancs creux, les affaires rassemblées en vrac au milieu, une bonne ambiance de dépression. On
les oblige à quitter les lieux, bien sur. Pour eux aussi une parenthèse se referme. Pas de souvenir des adieux, pas d’échange d’adresse, pas de précision sur ce qu’il s’était passé la nuit pour
eux. Une fin sans panache.
Retour à la gendarmerie avec mon chevalier confiant. Mon père arrive, tendu, dur. « alors tu es contente de toi ? » C’était pas le moment de faire de la provoc. J’ai dit non, le nez planté dans
les choux à la mode de chez eux. Nous repartons. Mais mon père est un sensible, ce premier contact trop dur, lui pèse. Il s’arrête sur une plage de galets après quelques kilomètres. « Je dois
trouver un caillou en forme d’œuf pour faire pondre les poules d’Adrienne » (notre grand-mère adoptée) Mon père à le sens des images. C’est comme ça qu’on a retrouvé nos marques, en fouillant du
regard les galets de cette plage, chacun de notre côté, en silence. On y a laissé nos peurs. On arrive à la maison, tout le monde est à table, silence de plomb, je ne dis pas bonjour, la honte.
Je file dans ma chambre. Personne n’est venu, aucun de mes frères. Ils ne m’ont jamais posé aucune question. Leur avait-on dit de faire comme s’il ne s’était rien passé? J’étais partie un mois
entier. Un mois sans que personne ne sache, sauf ce que les flics avaient racontés à mon père. Le pire donc. Pas une seule question. Aucun d’eux. Jamais.