L’été fini, la rentrée au lycée s’imposant, le goût de la nouveauté reprend le dessus. A nouveau pensionnaire, ravie. J’aimais l’ambiance dortoir, courses
en chemises, les messes basses, les cheveux lâchés, coiffés par les copines, pour démêler les confidences. Les lavabos alignés ou pour un mousseux concert nous jouions de la brosse à dent,
coudes levés. La lumière jaunâtre et trouble du dortoir. Je trouvais un moment le soir avant de monter nous coucher, pour m’isoler. Sous les hangars à vélo, que les lampadaires laissaient dans
l’ombre rare. Je jouais de l’harmonica. Plutôt je jouais avec…Ces moments d’isolement m’étaient nécessaires, précieux. Je captais sans discernement tout ce qui émanait des autres. Il me fallait
absolument ces moments pour retrouver ma propre sensibilité. Ma respiration intérieure. J’ai été virée de l’internat à la fin du premier trimestre. Avant les fêtes de Noël. Pour deux plaques de
chocolat piquées aux Galeries Lafayettes. Nous voulions faire un petit réveillon au dortoir avant de nous quitter pour les vacances. Chacune devant apporter quelque chose. Un vigile à fait son
boulot pendant que j’assumais le mien. Ma famille avertie, ma mère nous rejoint dans le bureau de la directrice . Cette femme, peau de vache, et les vaches n’en demandent pas tant, se
délectait de bien finir son trimestre. « Madame nous n’avons pas besoin de cas sociaux dans ce lycée ». Je versais quelques larmes de circonstance, les crocodiles n’en demandent pas tant, je
sais. Mais croco c’est plus class. « C’est pas le moment de pleurer, il fallait y penser avant » « c’est pas pour moi que je pleure, c’est pour ma mère » C’était vrai, je trouvais son propos
déplacé, décalé, ma mère avait des chats autrement plus compliqués à fouetter. Elle encaissait son mépris sans réaction. Tant il était disproportionné. Lui était-il même destiné ? Mais c’était
elle qui se trouvait là, par ma faute, pour une histoire tellement futile. Tellement bête. Je m’en voulait. Quelques rares et ponctuelles solidarités arrivaient à nous mettre en phase, ma mère et
moi. Là, en l’occurrence, nous étions d’accord sur l’injuste position de cette bonne femme acariâtre. Mon geste en devint dérisoire et du coup ne fut pas commenté. Je prenais donc, à la rentrée
de janvier, le bus pour une demi heure de route. Pour le rejoindre je faisais deux kilomètres de marche. J’aimais bien. Mimi fumait ses premières gitanes maïs de la journée dans le car. Personne
ne fumait ça à 14 ans !. Elle si. Dans la fumée lourde, je révisais quelques leçons, manière de ne pas passer pour moins que le rien que j’étais déjà, scolairement parlant. Elle, bien sur, avait
réussi à aller en littéraire. Avec ses gitanes maïs.
A un moment, parce qu’on m’avait découvert des dispositions pour la course de fond, (le trois mille mètres) je faisais les deux kilomètres du matin en courant
pour m’entraîner. Trois, quatre courses en cadette, au plus, et je me suis retrouvée au championnat d’Aquitaine. Nicole Duclos, championne olympique (mon héroïne à l’issue de l’année Carradine!)
s’entraînait sur le stade à côté du bois ou se déroulait la compétition. On chuchotait qu’elle était là. Trois cent filles prennent le départ. Sur la ligne d’arrivée, à une foulée de la victoire,
je fus doublée. Je me fit engueuler dans la seconde par le prof de sport. Je n’avais pas géré le sprint final, faute d’expérience. Je voyais la seconde vingt mètres derrière moi très peu avant
l’arrivée. Aussi j’avançais tranquille, surprise de mon résultat avant de l’avoir finalisé. Dans mon dos elle vit sa victoire en même temps que je voyais la mienne. En rire ! Et l’autre qui avait
perdu la face pendant que je perdais un titre. Cette engueulade m’a détourné définitivement de la compétition. Dorénavant je ne mettrai au défi que moi même. Courir seule dans la brume du
matin me semblait plus jouissif. Et aussi refuser à ce prof de revenir sur les courses. Pas mal comme plaisir.
Dans ma classe il y avait Hélène. Elle ne courait pas, ça non, fumait autant que Mimi, mais des Benson and Edge pour lesquelles il lui fallait trouver
régulièrement cinq francs. Elle les piquait dans le tiroir caisse de son père. Jamais d’accord, jamais contente, sauf hors des murs du lycée. Là elle flottait à nouveau. Elle…elle…Non il faut
parler de sa beauté d’elfe. Une elfe trop sensuelle pour rester dans les bois à l’abri des regards. Ses longs cheveux châtains toujours libres, son long corps, ses longues jambes, ses longs
sourires rêveurs, ses longs regards perdus, ses longs monologues, voix sourde entrecoupée de longs soupirs, ses longs silences, ses longues moqueries, longues impertinences intolérables pour les
profs. Nous nous sommes reconnues, emboîtée, son absence maternelle dans l’hyper présence de la mienne. Nos refus. Il y avait aussi Marie-jo à la vitalité contagieuse, Christine, la travailleuse
du groupe, et Mimi pleine de méditations savantes et de rires contenus. Nous étions Hélène et moi les dissidentes de la troupe. Nous scrutions l’horizon de la liberté, rêvant nos carrières
de révolutionnaires, consacrées, à ce chapitre de nos histoires, à éliminer les adultes de nos vies. Tout bonnement. Sa chambre sentait la piste aux étoiles, la sciure des cirques. Un
moineau en liberté, un hamster, un éléphant, un ver de terre, un corbeau de sorcière, un œil de clown dans un verre à dents, une jupe d’écuyère ou dormait du vieux crottin….Elle sentait
aussi le gâteau Barbieri que j’ai écouté pour la première fois dans cette maison. Maison de filles, deux sœurs, une mère envolée, un père dans les rouleaux d’un magasin de tissus, figure sombre,
mystérieuse. Entre les sœurs, complicités et crises dont les subtilités m’échappaient, habituée aux rapports de force des garçons. Plus sociable que moi, plus simple dans son approche des autres.
Je me glissais dans cette aura, ce contact plus fluide, cette aisance qu’elle semblait avoir quand je cherchais encore quelle fille je pourrais bien être. Elle s’habillait quand je me
déguisait encore. Femelle déjà. Amazone.
A toi Carabouille 2008 Combien de temps nous sommes nous décontactées ? Quinzes ans ? C’est toi qui un jour a téléphoné à mes parents. Tu vois que tu es plus
sociable que moi ! C’était LA bonne idée. J’avais alors coupés, démolis les ponts avec le pays de mon adolescence, et ses habitants! Plus aucun lien, sinon mes parents. Jamais sans mes enfants.
Ma jeunesse était alors un ancêtre gaulois. Quelqu’un d’autre, Le parents caché. Honteux. Pas moi en tout cas. Je t’ai retrouvée, un peu ronde, avec une coiffure de dame, des soucis de dame, mère
de famille, toujours avec ton amoureux d’adolescence. Un tableau charmant, bien que l’Hélène un peu penchée dans le tableau commençait à se faner. Et, un jour de « jubinal traverse 08 » - date
intime de femme qui déstructure le temps en coupant les cheveux en quatre - tu as retrouvé ta robe d’elfe, une elfe trop vivante pour rester dans la chaumière à l’abri des regards, douce,
douce, mais doucement récalcitrante…Grâce à toi j’ai réparé le pont, revisité cette jeunesse. Pour arriver un jour à me dire. C’est bien la mienne.