Mardi 21 octobre 2008
Hélène m’envoie ceci. « Je m’ennuyais à mourir, dans cette classe de seconde. Et tout à coup nos chaises se sont rapprochées et se sont liées d’amitié, tu m’as fait du bien et m’as sorti de ma tristesse (mon dieu que j’étais triste à cette époque) J’enviais ta joie de vivre, ton savoir parler, te beauté, tes longs cheveux noirs, tes yeux verts, ton sourire magique et ta PENSEE. On aimait marcher dans les rues et au bord de la Garonne, on passait des heures au café à refaire le monde, avec nos idées pleines d’amour, de liberté, d’espoir. On avait en commun notre amour de la nature. Et puis tu avais pleins de frères et ça, ça m’épatait, moi qui n’avais que deux sœurs et aurais tant aimé avoir un frère……et puis et puis…tu avais toujours un appareil photo…. Et puis tu dessinais si bien….je te trouvais tellement libre dans ta tête et je me sentais si mal. Tu me donnais la force, je te trouvais courageuse. Tu avais osé fuguer toi au moins. Moi je ne savais fuguer qu’en fumant des pétards et en picolant . Tu me parlais de ta famille, je n’en avais pas. Tant de différences avec tant de points communs. Je suis si fière aujourd’hui d’être, plus encore que jamais, à l’aube de mes 50 ans, ton amie »
Finalement quelle admiration nous avions l’une pour l’autre ! Et comme notre force d’espoir faisait la nique à nos angoisses. Car oui les angoisses étaient bien là, en fond, à l’aplomb de notre insouciance. Le désir confus de passer par dessus les limites (nous en trouvions partout !) nous donnait cette force, un peu revancharde, de trouver de la joie, et de la sublimer. On a appris à jouer à saute mouton avec les angoisses, à toi de passer, à moi, nous appuyant l’une sur l’autre pour nous élever, sauter, rebondir. Appareil au cou, œil de cyclope. J’ai de magnifiques photos des petits gitans dans les peupleraies le long de la Garonne. J’étais fascinée par ces gueules d’enfants de l’air. Sales, rieurs, en petits groupes,  autour de feux puants, tribus de mioches, souvent loin des campements (sinon je n’aurais pu les photographier tels que je les ai), comme soudés les uns aux autres, naturels dans le contact physique, libres dans leur affections. Même leurs brusqueries exprimaient ces liens. Nous nous touchions si peu chez nous ! Ces gitans étaient pauvres, vraiment marginalisés. Ce qui n’est plus le cas pour beaucoup aujourd’hui. J’ai peu d’années plus tard découvert tout ce qui codifiait leurs relations internes, et la manière dont on traitait ceux qui osaient refuser ce cadre de fer, code moral, code d’honneur, code communautaire. La liberté n’avait pas sa place là non plus! Même si ces enfants, dont le regard n’était pas encore torve, en portaient les stigmates. A cette époque, vrai je n’avais peur de rien. De personne. Pas même de la mort dont « la présence à mes côtés » (j’écrivais ça) ne me dérangeait pas. Une omniprésence discrète, sur laquelle je jetais parfois un regard en coin, elle « habitait » mon épaule, mon côté droit. Je n’ai jamais associé la mort à mon angoisse. L’angoisse était bien vivante, de ce monde, modulable. La mort était neutre, inamovible, juste là. Les jeunes  profs (nous sommes en 73-74) arrivaient à peine séchés, tombés dans le bain des idéaux éducatifs de 68. Tout bénef pour nous : en anglais on avait 20 d’office, si on chantait une chansons, au lieu de la réciter- Les couacs n’étaient pas rédhibitoires, dommage pour les Beatles. Le prof jetait sa sacoche de toubib (très tendance !) sur le bureau en arrivant, demandant parfois aux élèves ce qu’on pourrait bien faire. En français, malgré la suspecte fâcherie que j’avais avec orthographe et  grammaire, la prof entendait et encourageait mon expression, libre il s’entend, la valorisait. En économie, beau, intelligent, le prof nous demandait de lire et commenter nos lectures de journaux, ce que nous faisions, principalement pour lui plaire. Il n’y a pas de sot usage de la relation, seul le résultat compte. En dactylo, rien par contre d’innovant, quand à la pédagogie. Et la matière ne nous inspirait pas plus que ça. Mais la moins inspirée de toute était Hélène qui a, je crois plusieurs fois quitté le cours. Une mesure de protection pour la machine ! Je ne savais pas à l’époque que je passerais autant de temps sur un clavier un jour. Entre autre pour parler de ce cours ou j’écrivais « MERDE » avec la touche MAJ sur la feuille d’exercice, exaspérée. Pas une once de patience dans l’apprentissage. « voyé quend vous voulait neux pas fère de fôtes » ironisa t-elle. De loin en loin, cette année là je fis trois rêves prémonitoires.  Différents des intuitions confuses que j’avais aussi, du fait de la précision réaliste et avérée des situations et des détails. Le troisième je l’avais raconté à Mimi, je voulais m’assurer un témoin. Mais mon témoin est mort aujourd’hui !.  Deux ou trois jours avant qu’elles n’arrivent réellement,
je rêvais mes rencontres avec Adolphe. Nous n’étions plus ensemble, il m’évitait, je savais pourquoi. Nous n’en avions jamais parlé (fugue, visite des parents etc). - Nous n’en avons jamais parlé par la suite - Je ne pensais pas tant que ça à lui, nous flottions avec les copines dans des nébuleuses de flirts légers, inconséquents. Dans mes rêves, nous nous croisions, sur un trottoir, dans un café. Je voyais les gens qu’il y aurait autour de nous… sans aller au delà du contact d’une bise, cette rencontre était chargée d’émotion, vibrante. La réalité idem, mais en sus un malaise que nous  gérions mal. Nous n’avions d’autre  recours que de nous éloigner au plus vite l’un de l’autre. De quoi avions nous peur? de nos émotions ? lui des miennes ? Nous savions si peu l'un de l'autre.
Par Saïseki - Publié dans : lecture
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