Nous avions fait un petit film avec un animateur de la MJC (maison des jeunes et de la culture pour ceux qui auraient rater le coche de ces lieux innovants et
vivants, posés comme des cocottes en papier au milieu des quartiers et des petites villes.). Apprendre les plans, les champs, contre-champs et surtout jouer, faire les acteurs. Un Roméo (Adolphe)
et Juliette (moi). Ma place d’héroïne soufflée par un gros bouton sur le bout de mon nez juste les deux-trois jours du tournage. Des scènes toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Les
amoureux courraient l’un vers l’autre. Une prise, lui entre à gauche du champ, j’entre à droite, plusieurs fois, gauche lui, droite, moi jusqu'à se retrouver enfin ensemble sur
l’image, se croiser sans se voir….Une cascade en trottinette de mon frère Dom (avec ses beaux cheveux très longs). Découvrant les amants, il part dans une course effrénée, chute d’un talus. Scène
d’embrassade sur une balançoire. Là, sous les yeux de tous, et de la camera, entre pudeur et cabotinage. Et tout ça autour de la maison de mes parents. Provocation de ma part, calculée ou pas. Je
ne sais plus. Ma mère, réalisant ce qui se passait, jouait assez bien son rôle de mère contrariée, froide, impolie. Je sentais son regard derrière les rideaux. La seule fois ou elle a vu Adolphe.
Elle ne pouvait intervenir, un adulte était avec nous…Et Dom. Nous n’avons jamais vu ce film. L’animateur n’était pas du patelin, il me semble, et montage commencé, il a disparu avec les images.
C’était aussi ça les MJC. Cool. L’année de ma seconde j’avais trouvé le moyen de filer ou je voulais, je mentais impunément. Me retrouvais à de rares boums, à danser des slows sur
Angie des Rolling Stones, l’après-midi. Pour les soirées en week-end je demandais à aller chez Christine. Famille d’agriculteurs. Sa mère, dans le dialogue, laissait sa fille et son fils
sortir. Dormir chez eux était un plaisir. Elle bataillait ses valeurs sans jamais empêcher une opposition de s’exprimer. De là, on allait donc au bal. Il y avait dans cette maison, un père déjà
vieux, petit, plein de sourires entendus qu'aucuns mot ne venait justifier et une sœur à lui, adorable de simplicité:Suzie. Celle-ci avait une déficience intellectuelle mais la mère de Christine
s’était évertuée à lui donner un rôle dans la ferme et des autonomies. Initiatives étonnantes pour l’époque et dans ce milieu que seule l’humanité d’Andrée expliquait. Suzie semblait épanouie.
Elle aimait écouter nos discussions d’adolescents. Une tête de petite fille sur un corps tout en rondeurs gourmandes. Il y avait aussi la belle mère, épaisse du visage, dans son corps, épaisse
dans son caractère. Femme perfide, qui n’aspirait qu’a faire du mal là ou les autres construisaient la paix. Une paix réfléchie, mise au défi du quotidien. Il fallait là plus que de l’humanité
pour accepter cette farouche et permanente présence, ce systématique commentaire pervers, cette immobile méchanceté. Cette surveillance de chaque instant. On se demandait même si elle
dormait! Tous attendaient ouvertement sa mort. Je crois qu’Andrée et René arrivèrent à l’ignorer. Et elle est morte. Même si les plus mauvais restent…ils finissent par partir, un dernier
mot tordu à la bouche.. Et cette maison est devenue ce qu’elle devait être. Je reviendrai dans ce havre. Encore un peu de jeunesse à vivre.
Mentir à ma mère me donnait des libertés, liberté amères. Je voyais une lâcheté de plus dans son aveuglement. C’était si facile. Elle se mentait. En acceptant mes
mensonges, elle perdait encore de la dignité à mes yeux. J’en ai développé une aversion pour le mensonge. Il m’a fallu expériences
et remises en cause pour comprendre, accepter que certains se protègent de cette manière. Il restera longtemps, pour moi, l’acte le plus
blessant.