Mercredi 22 octobre 2008
Un jour, je suis allée voir mon frère aîné et Danièle sa compagne, dans leur communauté prés de Bordeaux. Une immense demeure ancienne, entourée d’herbe folle et d’un vieux verger aux cheveux blancs. Un long, large et sombre couloir couvert de dalles grises, de chaque côté, des portes de chambres indépendantes. Chacun avait son espace. Combien étaient-ils, Cinq, six ? Dix ? Dans la cuisine, très colorée, la vaisselle accumulée attendait en dansant, équilibres instables, que les engueulades fasse couler de l’eau plutôt que des principes. Une oie en liberté dont il fallait se méfier, à ce jeu là, on pouvait revenir à la case départ. Mon frère à poil qui grimpait à un arbre. Ca ne me choquait pas, bien que gênée et surprise de l’exhibitionnisme que je découvrais chez lui (tout le monde était assis à la table extérieure à le regarder).Ils étaient devenus adultes ces gens là. Ils faisaient ce qu’ils voulaient et ça ; ma foi, me semblait plutôt intéressant. Percevoir, à travers eux, qu’un jour pas très éloigné ce serait mon tour. Mais j’observais de mes yeux de sentinelle, de toutes mes poreuses pores comment fonctionnait ce petit monde. Je commençais à comprendre les discours, ne réfléchissais pas sur les idées. Elles existaient, semblaient vitales, différaient de celles de nos parents, s'opposaient entres elles. Définissaient la valeur qu'on attribuait aux personnes...Ceux qui pensaient, ceux qui ne pensaient pas, ceux qui pensaient bien, ceux qui pensaient mal. Les idéologues n'ont pas de problèmes de débouché! Mais sur leurs applications je trouvais de la matière à cogiter, là je réfléchissais. Et il y avait toutes ces petites choses que je captais, ces petits mensonges que chacun se faisait pour coller à une image, à un modèle, à une parole. La gentillesse ne dominait pas dans ces rapports. A la maison Patrick continuait à alimenter les conflits, particulièrement aux moments des repas. Il s’était lui attribué une personnalité. Scorpion on le disait, scorpion il serait. Il lui fallait absolument résoudre son problème de personnalité. Il l’a résolu en adoptant. Déterminé dans sa démarche à bien ressembler en tout point à ce que disait quelque négatif astrologue des scorpions.  Il devint, en plus de sa spécialité de semeur de zizanie, obsédé sexuel, (du foin!) (il théâtralisait ses regards vers les filles, pilait en voiture s’il en voyait une sur le trottoir, mais seulement en notre compagnie!), pour finir par se colleter à une femme fatale, qui le menait par le bout…Elle et sa mère le prenant à son propre jeu de manipulateur pour entrer dans la famille, y piquer du fric et disparaître. Il devait absolument détruire - n’ayant rien d’autre sous la main que nous- ce qu’il devrait un jour reconstruire. Mais la phase deux ne l’intéressait pas ! Est-ce que j’étais la seule à ne pas le croire malade mais seulement pommé, troublé, juste plus compliqué que d’autres ? Mon père le mettait à la porte, ma mère rouvrait aussi sec. Son autorité paternelle encore mise en cause il lui devint définitivement inutile de prendre position. « Dans cette maison pas de droit, que des devoirs » dirait-il plus tard. J’ai vu Patrick, glisser de lui à cet autre qu'il avait créé. Le jeu dont il définissait les règles et les décors est devenu son maître, insidieusement il perdait la partie. Il lui était impossible de faire marche arrière, de dire « Ah Ah je déconnais ». Ma mère s’est engouffrée dans la faille, comme pour Frédéric, dans sa fragilité. Des fragilités dont elle alimentait ses propres manques. En écho de l'abandon de la sienne, vouloir être une super-mère. Le fusionnel, la dépendance, un vide qu’aucun amour « normal » n’aurait pu combler. Bernard, pragmatique de la fratrie, avait vite trouvé une dulcinée pour quitter un nid pas assez douillet. Vite en construire un autre avec sa Mado, mais un solide et sécurisant, et tout et tout…en bêton armé, armé jusqu'aux dents. Il se sont mariés cette année là, en dépit des sarcasmes des frères. Et ils sont montés à la capitale pour travailler. Philippe faisait les jolis cœurs, avec sa gueule de Julien Clerc. Sa guitare à Dadi, ses petites chansons de charme. Il avait remplacé mon père au magasin (représentant pour Agfa). Sous prétexte de responsabilités sur le commerce il se sentait des devoirs familiaux, prenait plus que nécessaire position au côté de ma mère. Je le sentais toujours à la limite du mépris. Son sourire était moqueur, s’il parlait, c’était pour avoir raison. Raison d’exister sans doute ! Chacun son complexe dans cette boutique!! Pas de dialogue mais des joutes, je ne faisais pas le poids face à sa mauvaise foi, Il m’agaçait, ne prenait pas mon propos au sérieux. Toutes les filles tombaient en grappe à sa vue, et c’est à moi qu’elles le disaient. Merde les filles faut arrêter là . Un bellâtre, quoi et alors ? Dominique dans un style différent, grand mystérieux, faisait très fort lui aussi, côté filles. Tant que je m’identifiais à eux, je m’appropriais un peu de ce succès. Mais j’avais passé le cap. Changé mes références, en tout cas je les voyais sérieusement se décolorer. Ces deux, avec leur bande, sur laquelle je me greffais parfois, en terrasse de café ou ailleurs, je les pistais aussi. La défonce, les rigolades, les engueulades, les idées élastiques suivant les états d’âmes. Ils n’avaient pas peur de dire tout et son contraire,  ils aimaient faire la fête. Les filles, à peine plus agées que moi, semblaient totalement libres de leurs affections, de leurs épanchements amoureux. Ils ne parlaient pas d’utopie, rêvassaient, langueur des discutions, les potes, affirmer sa différence. Je crois que Dom préférait les relations plus concrètes. Il faisait avec les gens, ne se contentait pas d’être là. Je flottais encore à leurs côtés, ces deux, mais pour prendre la mesure du décollage que je prévoyais. Certains de leurs amis ont fait plus tard parti de mon cercle. Non, c’est moi qui suis entrée dans le leur. Ma pensée se construisait autour des contradictions que je relevais chez mes aînés et leurs relations. D’exemplaires ils étaient devenus de simples exemples. De bons sujets d'étude...
Par Saïseki - Publié dans : lecture
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