Jeudi 23 octobre 2008
Il y avait chez chacun de mes frères une originalité. Le besoin de se démarquer, de proposer des critères neufs, étonnants, contrariants ou sophistiqués pour exister. Ces personnalités ont-elles eu peur de se perdre à mesure que la cellule familiale s’élargissait ? Chacun a t-il eu l’inquiétude de disparaître au profit de l’entité familiale ? Le risque était-il réel ? Mado disait un jour "c’est curieux comme vous semblez tous vous trimbaler un truc d’abandon" . L’individu « abandonné » dans le ventre de la famille ? au fond d’un chaudron commun ? « On vous a tous élevés pareil » disait ma mère. Pensant là exprimer une louable justice. Inconcevable, irréaliste, irréalisable, donc fausse. Mais bien vraie était son approche, sa vision, la projection de cette vision sur la famille. Nous voyait-elle comme un seul et même corps auquel elle avait donné vie ? Elle tombait des nues quand adolescent nous étions soudain des êtres particuliers. J’ai grandi portée par la fratrie, un peu en marge du quotidien de la maison. Un jour ils ont découvert, que j’avais un caractère, des modes de réactions personnels. Ils n’en semblaient pas heureux.  Ils n’en riaient pas ! Mes frères ont-ils, eux aussi, eu à émerger, ont-ils du s’affirmer plus qu’ailleurs pour exister en dehors de cette symbiotique cellule. Est-ce que ça explique le goût de se définir par tous les moyens dans une originalité, au risque, pour les plus fragiles, d’une psychogène affirmation ?
J’ai traversé cette année scolaire 74- 75, comme on traverse une rivière, à l’angle d’un courant, sur un radeau tiré par les visions que j’avais du futur, silhouettes fragiles mais solidaires de mon présent. L’angoisse du « que vas tu faire de ta vie ?» s’estompait. Je découvrais ce que je pouvais créer. Je me devinais un futur. Du brouillard naissait des concrétions. Je ramassais ces pierres brutes, les mettait au fond de mes poches. Pour plus tard. L’été est arrivé, plein de ce monde que j’avais découvert loin des miens. Mes amies, les garçons, les rêves, le choix d’aimer ou de ne pas aimer, de vaquer sans limites dans la réflexions comme on se promène dans un jardin mouvant et insaisissable. Mais comme il était beau ce kaléidoscope. Découvrir les êtres. Le plaisir de rire, de sourire, de se trouver jolie, gentille, douce. Ou forte et pertinente. Impertinente si le goût m’en venait Parfois disparaître dans un coin pour mieux observer. Parfois désirer et obliger les regards. Parfois ne plus savoir. Se balancer ainsi sur des jours bancales mais délicieux. Rentrer le soir et remettre son cœur dans la camisole. Redevenir dure, sans concession, intolérante, fermée, armée, enfermée. En attendant que le magasin ferme, heure de monter chez nous, à la campagne, j’allais en hiver dans l’église (vide à ces heures) jouer de l’harmonium. Seulement éclairé des lampadaires extérieurs, traversant d’épais vitraux en verre coulé dans le béton. Ces vitraux avaient d’ailleurs été crées, peu avant, dans le garage de notre maison en construction, mis à disposition par mon père à cet ami artiste Louis F., , pour faire ce majestueux et titanesque travail. Tous les vitraux gothiques furent remplacés. Je ne sais quel prêtre eu cette modernité de vue. Mon père fit un chemin de croix, lui aussi téméraire en photos noir et blanc. L’harmonium,  un engin de bois et de tissus, de souffle et de grincement, de boutons de faïence en rang d’oignon, et de pédales qui me faisaient danser des hanches sur le siège de velours. Je l’aimais. J’aimais cette transgression,  cette petite communion nocturne entre un monument sacrée et de sacrés sentiments. Personne n’est jamais venu me virer. Je m’évaporais dans ces longues et détonnantes écharpes de son, je m’envolais jusqu’aux ogives ou mille prières nichaient. Je courtisais les maçons qui avaient scellés d’un ultime geste un vœu de grandeur. Au bord d’un coma qui me happait hors de la réalité. Je me sentais…supérieure, intouchable quand je sortais de là… Par la petite porte. 








Par Saïseki - Publié dans : lecture
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