4 avril 74. Comme tous les matins je quitte la maison endormie. Dans le noir et la fraîcheur je vais rejoindre le bus du lycée. Depuis chez nous, une
bonne centaines de mètres de chemin. Noir total certains matins couverts. Deviner les pierres, la pente, l’herbe des talus, la présence des maisons, masses invisibles. Puis arriver dans le creux
de la petite route de chaque côté de laquelle les villas dorment encore, ou gardent leurs volets clos, leur chaleur. Là il fait toujours noir. Passé le champ qui fait angle, des bordures de
ciment limitent la route mais je marche au milieu pour m’assurer une marge de faux pas dans cette noirceur trompeuse. Et les jours ou j’y vois, je marche quand même au milieu, jouissance simple
de se sentir maître d’un chemin ! Ce matin là je ne sais plus. Deux cent mètres plus loin la D 933. Je tourne à droite. A peine plus loin, un petit croisement et le premier lampadaire. L’entrée
de la ville, des trottoirs larges. Je vois un camion ( entreprise Espert : silos de grains et produits chimiques agricoles à quelques centaines de mètres plus bas-) s’avancer doucement et tourner
à sa droite sur le petit départ de route, se garer sur le bas côté herbeux. Le moteur s’arrête, un homme en descend, je ne le vois que lorsqu’il arrive à l’arrière de son camion, en face de moi
sur la départementale. La route nous sépare, au moment ou je le vois s’engager sur l’asphalte pour traverser, venir vers moi, je vois des phares, j’entend un moteur à ma droite, à sa gauche, son
côté. Ne voit-il pas ? enfin ! Je vais crier ? Je ne sais plus. Pas le temps, hurlement de freins, choc. Il s’envole pantin désarticulé en bleu de travail, à plusieurs mètres de haut pour
retomber devant la voiture immobilisée. Sa tête fait un étrange bruit de calebasse, de noix de coco, dans le silence brusquement installé. Plus rien ne bouge. Un râle sort de ma gorge, je suis
paralysée, je regarde avec des yeux qui ne m’appartiennent pas. Encore la résonance de cette tête sur la route. Au volant, une main posée, immobile, une forme figée, un profil de cire. Quelques
secondes, une minute ? Une éternité. Puis un mouvement, la portière s’ouvre, tout au ralenti, un homme en costume se déplie, il me voit, si blanc. Mon râle s’arrête, m’étouffe. « Il faut appeler
des secours ». Sa voix me réveille. Agir. « J’y vais ». Je quitte le halo de lumière qui éclaire la scène comme un projecteur. Je cours des enjambées sans fin, je vois de la lumière dans
une maison en retrait de l’autre côté de la route. « au secours au secours il faut appeler l’ambulance, un accident, un homme, c’est grave, au secours » Je hurle dans la nuit. Putain mais c’est
pas possible. Derrière, au dessus du restaurant des Routiers, à quelques mètres, une fenêtre s’ouvre. Un homme en marcel, « au secours, un accident, un homme, grave, peut-être mort » Il
referme la fenêtre sans me dire si il va téléphoner. J’entends quelqu’un au loin crier, « je m’en occupe » Je ne sais pas qui. Enfin une réponse. Curieusement je me dis alors que j’ai encore le
temps de prendre mon bus. Je cours, encore plus d’un kilomètre. Arrive folle. Le bus est là. Tout est comme d’habitude. Je dis à Mimi, effarée. « Je viens de voir un homme sans doute mort ». On
monte. La journée passe. Curieux comme tout semblait normal autour. Un truc s’était collé à mon esprit. Il n’y était pas en quittant ma maison. Un violent tatouage inscrit comme au tampon, d’un
coup, dans l’os de mon cerveau. Le soir, sous les arcades à la descente du bus, ma mère exceptionnellement m’attendait. Notre magasin à deux pas, mais elle était là. Elle m’a prise dans ses bras
et je pleurais enfin, réalisant, comprenant qu’il était mort. « les gendarmes veulent te parler » Ils sont dans l’arrière boutique. On me ménage. Entre deux hoquets je répondais à leurs
questions. Puis, enfin calme, j’en posais à mon tour. Qui ? Mr J, le père de Chantal avec qui j’étais en pension petite. Pourquoi ? Il s’arrêtait tous les matins, après avoir chargé son camion,
pour boire le café avec sa femme avant de prendre la route. Et pourquoi il n’a ni vu, ni entendu ? pas de réponse. Je pensais qu’il fallait que je reprenne dés le lendemain ma route à pied. Sinon
ce serait fini. Le premier matin à la sortie du chemin, dans le fossé, je vois un cadavre enveloppé dans un drap, je m’oblige, glacée, à regarder, je sais que ce n’est pas possible pourtant je le
vois. Le surlendemain, devant une des villas plus haut je vois une femme en noir à genoux. Le dos, la courbure, la tête penchée. Je sais que ce n’est pas possible mais je la vois, j’accélère. Le
troisième matin, devant le fameux Routier, un camion Berlier démarre sur le trottoir il avance au ralenti, venant vers moi se transforme en monstre, son regard fixé sur moi, son nez
agressif, volonté de m’écraser. Je sais que …mais…Le cadavre étais une arrivée d’eau enveloppée dans un morceaux de plastic, ficelée. Cinquante centimètre à la verticale s’étaient transformés en
longueur et forme d’un corps couché. La femme en prière était un arbuste de deux mètres. Le monstre ..je savais. J’ai enfin demandé que l’on me porte jusqu’au bus quelques matins. Hallucinations
post-traumatiques. je ne connaissais pas ces mots, mais je comprenais grosso modo le processus. Depuis des mois j’écrivais mes interrogations sur la mort, je dissertais dessus. Quelques
allégories. J’y pensais, une éventuelle porte de sortie. Mais non, la mort c’était ce truc violent qui tranche, coupe, écrase, rompt la relation avec les vivants, ceux que l’on aime. Plus d’image
à inventer. Je pensais à la famille, percevais cet évident lien entre moi et leur souffrance. J’avais vu leur mari et père perdre la vie. L’instant. Que verraient-ils dans mes yeux si je les
croisais. Quel grotesque arrêt sur image ? Je ne suis pas allée à l’enterrement. Puis tout passe, tout se digère, même si on ne sais pas ce qu’on en fait. Je vivais différemment ? Je ne crois
pas. Juste ce tatouage dans un coin du crâne.